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Pourquoi et comment stimuler le langage des enfants?

24/03/2016 14:58:51

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Dès l’âge de 2 ans, jusqu’à 20 % des enfants présenteraient un retard dans leur développement langagier (Reilly et al., 2010). Lorsqu’on considère les conséquences néfastes à court et à long terme de présenter un retard langagier en petite enfance, c’est donc dire que dès cet âge, 1 enfant sur 5 est déjà à risque en ce qui concerne le développement de ses compétences communicatives, sociales et même scolaires ultérieures. En plus de l’implication de facteurs génétiques et biologiques dans le développement langagier, il est largement admis que l’environnement auquel est exposé l’enfant exerce une influence substantielle dans l’acquisition et la consolidation de ses compétences langagières (Spencer et al., 2009; Bronfenbrenner, 1986; Guralnick, 2011). Les parents, les frères et sœurs, l’éducateur en milieu de garde et tout autre intervenant en petite enfance ont tous leurs rôles à jouer dans le développement langagier de l’enfant. Bonifier et enrichir les interactions quotidiennes que l’enfant entretient avec son entourage constitue un objectif à privilégier dans une optique de prévention des retards langagiers et d’intervention précoce auprès d’enfants qui présentent de tels retards.

 

Face à l’abondance de recommandations qui circule en lien avec la stimulation du langage des jeunes enfants, il peut être ardu de déterminer les attitudes et les comportements à adopter pour promouvoir un développement langagier optimal en petite enfance. « Donnez à l’enfant des modèles verbaux appropriés ?» ; « Reformulez ses propos ?» ; « Ne le faites pas répéter ?» ; « Posez des questions sur ce qu’il fait ?» ; « Rendez la communication agréable ! »Difficile de savoir par où commencer lorsqu’on veut proposer une stimulation langagière optimale et adaptée à l’enfant! Pour tous les professionnels et intervenants travaillant auprès d’enfants d’âge préscolaire, une connaissance juste des stratégies de stimulation du langage dont l’efficacité a été démontrée dans la littérature scientifique est indispensable. Ces connaissances permettent de devenir un agent multiplicateur efficace dans la stimulation langagière des enfants et, ainsi, de participer à la prévention et à l’intervention précoce en langage. Pour les orthophonistes, en particulier, ces connaissances sont cruciales afin d’élaborer des plans d’intervention appropriés à l’enfant et s’adressant à l’entourage de celui-ci.

 

Les stratégies efficaces pour stimuler le langage

La réceptivité

Dans leur état des connaissances scientifiques sur les programmes d’intervention précoce en orthophonie, Sylvestre et Desmarais (2015) abordent l’importance de la réceptivité dans la stimulation langagière. La réceptivité correspond à la capacité à détecter et à interpréter de façon juste les signaux de communication verbaux et non verbaux de l’enfant. Plusieurs écrits scientifiques appuient l’efficacité de la sensibilité aux intentions de communication de l’enfant (Guttentag et al., 2014; Levickis et al., 2014; Roberts & Kaiser, 2011; Tamis-LeMonda, Bornstein, & Baumwell, 2001). Un signal de communication peut prendre plusieurs formes chez le jeune enfant : son, cri, babillage, geste, mot, phrase, sourire, expression faciale, et bien plus encore! Les adultes qui seraient plus réceptifs aux initiatives de communication de l’enfant seraient plus nombreux à offrir des modèles de langage appropriés, ajustés à ce qui intéresse l’enfant, ce qui favorise un bon développement langagier. La première étape de toute bonne stimulation langagière serait donc d’observer, d’être attentif et de suivre avec attention ce que regarde, manipule, fait ou dit l’enfant. La stimulation langagière offerte par l’adulte sera beaucoup plus facilement assimilée par l’enfant puisqu’elle sera cohérente avec ce qui intéresse l’enfant dans le moment présent.

 

La réactivité

Sylvestre et Desmarais (2015) affirment qu’une autre stratégie de stimulation efficace est la réactivité aux messages communicatifs de l’enfant. La réactivité correspond à la capacité de l’adulte à répondre promptement et de façon contingente à l’enfant, en étant centré sur ces préférences. Ainsi, une fois que l’enfant produit une intention de communication verbale ou non verbale (il pointe un objet, il sourit, il prend un objet, etc.), l’adulte devrait commenter rapidement et en lien avec l’intention de l’enfant (p. ex. : « Tu veux le ballon? » ; « Tu es content! » ; « Oh! Un tracteur! »). Il importe toutefois de respecter la zone proximale de développement de l’enfant, donc d’offrir une réponse qui correspond globalement au niveau langagier de l’enfant (p. ex. : « Le ballon? » ; « Tu veux le ballon? » ; « Tu veux le ballon qui est en haut? »). La réactivité représente donc le fait de nommer, de commenter, de narrer et de mettre des mots sur ce qui intéresse et ce que fait l’enfant.

 

La reformulation et l’expansion des propos de l’enfant

La reformulation est une réponse aux productions de l’enfant dans laquelle l’adulte répète partiellement ou entièrement le propos de l’enfant en gardant le contenu du message inchangé (p. ex. y boire jus –> il boit du jus). Dans leur revue systématique portant sur l’efficacité de la reformulation chez les enfants présentant des retards et troubles du langage, Cleave et ses collaborateurs (2015) mentionnent que la vaste majorité des études supportent l’utilisation de la reformulation. La reformulation ciblant un élément particulier du langage, par exemple les pronoms, serait encore plus efficace que la reformulation générale, sans cible précise. Les auteurs ajoutent qu’il est plus efficace de redonner un bon modèle verbal à l’enfant sans demander à ce dernier de répéter ce modèle. La méta-analyse conduite par ces auteurs révèle une taille d’effet élevée, suggérant ainsi que la reformulation d’une cible précise augmente les niveaux de performance des enfants sur cette cible de façon cliniquement significative.

 

L’expansion correspond pour sa part au fait de répondre à l’enfant en répétant la totalité ou une partie de ses propos, mais en introduisant également une nouvelle idée pour allonger le message (p. ex. chien y courir –> oui, le chien court très vite!). Sylvestre et Desmarais (2015) mentionnent que l’efficacité de cette technique a été largement mise en évidence dans la littérature scientifique, en particulier par une méta-analyse de Roberts et Kaiser (2011) sur l’efficacité des interventions en langage conduites par les parents.

 

Astuces:

Pour offrir une stimulation langagière efficace, appuyée par les faits scientifiques disponibles à ce jour :

  • Portez attention aux signaux de communication verbaux et non verbaux produits par l’enfant, c’est-à-dire à ce que l’enfant regarde, manipule, fait et exprime (verbalement ou non).

  • Offrez une réponse (mot, commentaire, phrase, geste, réaction) prompte et contingente, cohérente avec le signal et l’intention de communication de l’enfant.

  • Lorsque l’enfant produit des énoncés comportant des erreurs ou des omissions, reformulez en offrant un modèle verbal plus approprié et juste. Vous pouvez aussi allonger le message de l’enfant pour encourager la complexification de ses habiletés langagières, tout en respectant le niveau de développement langagier où se situe l’enfant.

 

Références

Bronfenbrenner, U. (1986). Ecology of the family as a context for human development : Research perspectives. Developmental Psychology, 22(6), 723-742.

Cleave, P. L., Becker, S. D., Curran, M. K., Van Horne, A. J., & Fey, M. E. (2015). The efficacy of recasts in language intervention: a systematic review and meta-analysis. American Journal of Speech-Language Pathology, 24(2), 237-255. doi:10.1044/2015_AJSLP-14-0105

Guralnick, M. J. (2011). Why Early Intervention Works ?: A Systems Perspective. Infants and young children, 24(1), 6-28. doi:10.1097/IYC.0b013e3182002cfe

Guttentag, C. L., Landry, S. H., Williams, J. M., Baggett, K. M., Noria, C. W., Borkowski, J. G., ... & Ramey, S. L. (2014). “My Baby & Me” : effects of an early, comprehensive parenting intervention on at-risk mothers and their children. Developmental psychology, 50(5), 1482-1496.

Levickis, P., Reilly, S., Girolametto, L., Obioha, U., & Wake, M. (2014). Maternal behaviors that promote early language acquisition in slow-to-talk toddlers : Prospective community-based study. Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, 35(4), 274-281.

Reilly, S., Wake, M., Ukoumunne, O. C., Bavin, E., Prior, M., Cini, E., ... & Bretherton, L. (2010). Predicting language outcomes at 4 years of age : findings from Early Language in Victoria Study. Pediatrics, 126(6), e1530-e1537.

Roberts, M. Y., & Kaiser, A. P. (2011). The effectiveness of parent-implemented language interventions : a meta-analysis. American Journal of Speech-Language Pathology, 20(3), 180-199.

Spencer, J. P., Blumberg, M. S., McMurray, B., Robinson, S. R., Samuelson, L. K., & Tomblin, J. B. (2009). Short arms and talking eggs: Why we should no longer abide the nativist-empiricist debate. Child Development Perspectives, 3(2), 79-87.Roberts, M. Y., & Kaiser, A. P. (2011). The effectiveness of parent-implemented language interventions : a meta-analysis. American Journal of Speech-Language Pathology, 20(3), 180-199.

Sylvestre, A., & Desmarais, C. (2015). Stimuler le développement langagier des jeunes enfants : état des connaissances sur l’intervention précoce en orthophonie. ANAE – Approche Neuropsychologique des Apprentissages chez l’Enfant. 35, 180-187.

Tamis-LeMonda, C. S., Bornstein, M. H., & Baumwell, L. (2001). Maternal responsiveness and children’s achievement of language milestones. Child development, 72(3), 748-767.

Crédit photo: Shutterstock

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