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Favoriser l’émergence d’une pensée critique par la pratique du dialogue philosophique

31/05/2017 10:41:20

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La pratique du dialogue philosophique, mieux connue sous le nom de philosophie pour enfants, connait un essor sans précédent et est désormais présente dans plus de 70 pays. Née aux États-Unis au tournant des années 1970, cette pratique constitue d’abord et avant tout une approche pédagogique. En ce sens, il ne s’agit pas d’enseigner la philosophie ou l’histoire des idées, mais bien de créer des occasions qui permettront aux participants de s’engager activement à l’intérieur de pratiques philosophiques, autour de sujets qui les intéressent, le plus souvent sous forme de dialogue. Qu’elles soient effectuées auprès d’enfants, d’adolescents ou d’adultes, ces pratiques poursuivent plusieurs visées éducatives, qui sont généralement regroupées sous trois grandes catégories de formation, à savoir les composantes sociale, affective et intellectuelle.

Lorsque l’on fait référence à la formation intellectuelle des participants, il est souvent question du développement de leur pensée critique. C’est de celle-ci que nous parlerons dans le présent billet. Pourquoi? Entre autres parce qu’au Québec, la pensée (ou le jugement) critique est considérée comme une « compétence transversale » (ou compétence générale) qu’il convient de développer tout au long du parcours scolaire des élèves, du primaire à l’université. Mais aussi et surtout parce que, d’un point de vue international (UNESCO, 2014), la pensée critique est considérée comme une compétence nécessaire à la vie, l’une de celles par lesquelles il devient possible de s’approprier sa liberté et d’exercer sa citoyenneté de manière éclairée. Dans une ère où l’accès à des informations de toutes sortes est mondialisé et facilité, l’exercice d’une pensée critique se pose avec de plus en plus d’insistance. Malheureusement, pour diverses raisons, cette compétence demeure peu ciblée, explicitement développée et évaluée en classe.

Pourquoi et en quoi la pratique du dialogue philosophique permettrait-elle de développer la pensée critique des élèves? Avant de proposer des pistes de réponses à cette question, précisons brièvement ce que nous entendons par pensée critique. Il importe dans un premier temps de voir le penseur critique comme une personne ouverte d’esprit, respectueuse de la diversité des points de vue, disposée à se remettre en question et à changer d’opinion lorsque la situation l’impose, car elle se sait faillible. Dit autrement, être critique, ce n’est pas être critiqueux! De plus, un penseur critique s’appuie sur des critères pour juger, il est en mesure de justifier ses conceptions, il démontre une sensibilité pour la diversité des contextes — puisque nos jugements peuvent varier en fonction de ceux-ci —, il prend en compte la dimension éthique des situations et il examine les informations en prenant soin d’évaluer leur cohérence interne, d’identifier leurs sources, leur crédibilité ainsi que leurs biais potentiels (p. ex. les conflits d’intérêts).

 

L’impact du dialogue philosophique sur le développement de la pensée critique : les faits scientifiques

Que dit la recherche concernant l’impact du dialogue philosophique sur le développement de la pensée critique des élèves? Afin de répondre à cette question, nous prendrons principalement appui sur les travaux de Marie-France Daniel et ses collaborateurs, puisqu’ils sont les plus importants à avoir été publiés à ce sujet. En effet, en 2016 et 2017, Marie-France Daniel, Mathieu Gagnon et Emmanuèle Auriac publiaient deux articles dans lesquels étaient exposés des résultats touchant les impacts de la pratique du dialogue philosophique sur le développement de la pensée critique d’élèves du primaire. Le premier article (Daniel & Gagnon, 2016) s’appuie sur différents résultats de recherches menées auprès de 28 groupes d’élèves provenant de différents pays. Les résultats obtenus montrent un progrès constant dans les niveaux de pensée critique des élèves en contexte de dialogue philosophique. Ainsi, ces études tendent à supporter l’idée que non seulement les élèves d’âge préscolaire et primaire sont capables de pensée critique, mais également que le dialogue philosophique constitue un lieu qui en favorise l’émergence et le développement.

Cependant, ces études ne permettent pas de déterminer si les élèves de cet âge progressent ainsi « naturellement » ou si ce sont les dialogues philosophiques qui agissent comme un stimulant au développement de leur pensée critique. C’est pourquoi, en 2017, une autre étude a été publiée sur cette question. Le deuxième article (Daniel, Gagnon, & Auriac-Slusarczyk, 2017) expose les résultats d’une recherche menée lors d’une année scolaire entière auprès de deux groupes d’élèves, dont l’un pratiquait le dialogue philosophique à chaque semaine et l’autre non. Les seules expériences du groupe témoin avec le dialogue philosophique ont été les séances lors desquelles ont été menées les collectes de données. Les résultats obtenus dans le cadre de cette étude tendent à appuyer l’hypothèse selon laquelle la pratique du dialogue philosophique permet non seulement à la pensée critique des élèves de se manifester, mais elle aurait également, et surtout, des impacts réels sur le développement de cette pensée.

 

Dans quel contexte le dialogue philosophique influence-t-il le développement de la pensée critique?

Le dialogue philosophique semble avoir un effet positif sur le développement de la pensée critique, mais certaines conditions semblent apporter une meilleure amélioration de la pensée critique. Voici un aperçu de quelques-unes d’entre elles.

  • La pratique régulière et répétée

La majorité des études visant à documenter les apprentissages effectués en philosophie pour enfants ont été menées dans un contexte où les participants étaient invités à s’engager régulièrement dans des dialogues, c’est-à-dire au moins une fois par semaine, et ce, sur une période de temps appréciable (au moins une année). À cet égard, l’étude de Robert, Rousssin, Ratte et Guève (2009) sur le développement du raisonnement moral est particulièrement éloquente. En effet, elle montre des différences significatives entre les groupes selon que les élèves « philosophent » une fois par semaine ou une fois aux deux semaines, les premiers progressant plus rapidement que les seconds. Ces données indiquent que si l’on s’engage dans des pratiques philosophiques de manière sporadique ou « à temps partiel », les retombées risquent davantage de ne pas être au rendez-vous.

  • La poursuite d’intentions et la mobilisation d’interventions pédagogiques en phase avec l’esprit du dialogue philosophique

Animer un dialogue philosophique, c’est poursuivre certaines visées particulières et recourir à des interventions qui permettent de les atteindre. En ce sens, le développement de la pensée critique des élèves est l’une des visées fondamentales de la philosophie pour enfants depuis ses origines. L’intention de départ de l’animateur est toujours de créer des conditions dans et par lesquelles les enfants seront appelés à mobiliser leur pensée critique. L’un des outils de prédilection pour y parvenir demeure le questionnement. En contexte scolaire, la pratique du dialogue philosophique correspond à une pédagogie du questionnement, laquelle vise à mettre les participants au défi de penser par et pour eux-mêmes en dirigeant l’attention sur des aspects liés aux processus de réflexion et qui rendent possibles la mobilisation et le développement de la pensée critique.

  • La stimulation du développement de connaissances métacognitives

L’une des particularités de l’approche de la philosophie pour enfants est l’accent mis sur le développement de connaissances métacognitives (Gagnon, 2014). Ainsi, bien que l’intention initiale ne soit pas d’initier explicitement les élèves à l’histoire des idées, cette démarche vise néanmoins à permettre aux élèves de s’approprier des connaissances et des habiletés liées aux processus cognitifs et aux outils intellectuels à partir desquels la pensée s’exerce. Les élèves apprennent donc, par exemple, différentes habiletés de pensée, dont les exemples et les contrexemples, les définitions, les analogies, les raisonnements hypothétiques, les présupposés, les comparaisons, les distinctions, les justifications, etc., et comment elles fonctionnent. L’ensemble de ces habiletés, lorsque mobilisées et combinées de manière adéquate et délibérée, contribue significativement au déploiement de la pensée critique des participants. Un réel souci de formation de la pensée est en jeu dans la mise en place du dialogue philosophique.

  • Un renversement dans les rapports aux savoirs, le contrat didactique et la posture enseignante

Philosopher avec les enfants, c’est changer de posture en tant qu’enseignant… Il ne s’agit plus de transmettre des informations que l’on croit vraies! À l’intérieur du dialogue philosophique, chacun est considéré comme ayant la même capacité à accéder à la vérité, et cela inclut la relation élèves-enseignant! Ce dernier doit donc considérer les élèves comme ses égaux par rapport à la vérité. Il doit aussi partir du principe que, face à notre ignorance infinie, nous sommes tous égaux! Dans ce contexte, la vérité absolue (ou la vérité tout court) n’est plus un critère pour déterminer qui a raison et qui a tort. Il ne s’agit d’ailleurs aucunement de déterminer cela, contrairement à ce que l’on peut observer dans une dynamique de débat. L’un des objectifs demeure d’examiner attentivement ensemble les multiples relations existant entre nos conceptions et les contextes dans lesquels elles s’insèrent. Dès lors, les attentes des enseignants envers leurs élèves et vice-versa – en d’autres mots le contrat didactique – se modifient substantiellement. Il s’agit, comme nous le disions précédemment, d’éveiller les élèves avec des questions et de développer un autre rapport à l’autocorrection, celle-ci étant désormais considérée comme une disposition de l’esprit nous permettant d’enrichir nos schèmes de pensée… En philosophie, il est possible, voire parfois même souhaitable, de changer d’idée, ce qui rejoint directement l’une des principales attitudes liées à la pensée critique.

Bien entendu, il n’est pas simple d’animer des dialogues philosophiques, et c’est pourquoi il convient d’y être bien formé et de travailler à partir d’un programme explicite de formation. En ce sens, il est difficile dans un court billet d’entrer dans les détails, mais il existe actuellement des livres qui peuvent guider l’implantation du dialogue philosophique en classe (Daniel, 2005; Gagnon, 2005; Gagnon & Yergeau, 2016; Sasseville & Gagnon, 2012). Nous demeurons persuadés que, bien au-delà du développement de la pensée critique, le jeu en vaut la chandelle! Cette approche permet aux élèves de réellement prendre la parole et de construire du sens. Il s’agit là d’un bel exemple de moments où l’école prépare à la vie (Gagnon & Sasseville, 2008)!

 

Références

Daniel, M.F., & Gagnon, M. (2016). Dialogical critical thinking with 5 to 12 year-old pupils: a continuous epistemological development. Dans G. Gibson (Éd.). Critical Thinking: Theories, Methods and Challenges (pp. 45-76). New York, NY: Nova Science Publishers.

Daniel, M.F., Gagnon, M., & Auriac-Slusarczyk, E. (2017). Dialogical Critical Thinking in Kindergarden and Elementary School: Studies on the Impact of Philosophical Praxis in Pupils. Dans M. R. Gregory, M., J. Haynes, & K. Murris (Éds). The Routledge International Handbook of Philosophy for Children (pp. 236-244). New York, NY: Routledge.

Gagnon, M. (2014). Favoriser l’émergence d’une pensée critique par la pratique du dialogue philosophique : quels dispositifs pour le développement de métaconnaissances? Entre-vues. Pédagogie de la morale et de la philosophie. Belgique. Repéré à http://www.entre-vues.net/LinkClick.aspx?fileticket=gSqNxnzKRaU%3d&tabid=628

Gagnon, M., & Sasseville, M. (2008). Quand l’école prépare à la vie : le cas des habiletés et attitudes critiques pratiquées en communauté de recherche philosophique avec les adolescents. Childhood and Philosophy, 4(8), 41-58.

Gagnon, M., & Yergeau, S. (2016). La pratique du dialogue philosophique au secondaire : vers une dialogique entre théories et pratiques (collection Dialoguer). Québec : Presses de l’Université Laval.

Robert, S., Roussin, D., Ratte, M., & Guèye, T. (2009). L’évaluation du programme de « Prévention de la violence et philosophie pour enfants » sur le développement du raisonnement moral et la prévention de la violence à la Commission scolaire Marie-Victorin. Rapport de recherche CLIC/LANCI. St-Lambert : La Traversée.

UNESCO. (2014). Enseigner et apprendre : Atteindre la qualité pour tous. Paris : Éditions de l’UNESCO.

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