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Qu'est-ce qu'un bon livre pour enfants?

12/09/2016 13:23:31

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Au moment de choisir une œuvre littéraire à lire à de jeunes enfants, vous demandez-vous parfois ce qui fait qu’un livre est bon? Je tente dans ce billet d’offrir des pistes de réponses à cette question tout en vous présentant une ressource qui peut guider vos choix : Sentiers littéraires pour enfants.

Notez immédiatement que la réflexion proposée est loin d’être aboutie et que la question de la qualité d’une œuvre ne concerne pas que la littérature destinée aux enfants, elle est omniprésente lorsque nous abordons tout texte de création. Par ailleurs, le lecteur de fiction a une large part d’implication, de travail à faire pour jouir de sa lecture. Ainsi, il est souhaitable qu’il se demande si le livre qu’il lit est un bon livre.

 

Mise en contexte                  

Je vous propose ce billet à titre de professionnelle de recherche engagée pour coordonner les tâches liées à la sélection Sentiers littéraires pour enfants. Créée en 2008 par la regrettée Charlotte Guérette, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation, cette sélection compte près de deux-mille œuvres de fiction et de documentaires pour les enfants de 0 à 12 ans. Elle est préparée à partir d’ouvrages francophones récents acheminés en service de presse à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval par de nombreuses maisons d’édition québécoises et étrangères. Une douzaine de collaborateurs œuvrant dans différents milieux éducatifs ou littéraires participent à sa réalisation. Ce projet bénéficie du généreux soutien financier de la Banque TD.

La sélection s’effectue sur la base d’une grille d’analyse comprenant des critères relatifs aux œuvres de fiction et aux livres documentaires. Ces éléments portent sur le contenu, l’écriture, ainsi que sur l’illustration et la présentation matérielle. Vous trouverez d’ailleurs à la fin de ce billet les critères précis qui guident l’équipe et qui pourraient également vous inspirer.

Pour chaque titre retenu, on trouve un résumé, une citation ainsi que les qualités qui justifient le choix de l’œuvre. Ces informations, en plus de renseigner sur le contenu du livre, permettent à l’adulte médiateur de l’explorer par de multiples entrées.

 

La qualité littéraire d’une œuvre selon Sentiers littéraires pour enfants

De nombreux débats découlent de la question de la qualité littéraire. Cela s’observe encore plus en littérature pour enfants, car cette dernière est conçue, éditée, promue, et souvent lue par des adultes. Et en raison de leur statut d’êtres humains en développement, les enfants sont écartés de la réflexion. Leurs réactions émotives par rapport à une œuvre sont parfois considérées, à tort ou à raison, comme un indice lié à la qualité, mais leurs fréquentations littéraires limitées, entre autres à cause de leur jeune âge, restreignent la portée de leurs réactions sur la problématique de la qualité des œuvres. L’enfance, et ce que cela implique comme limitations, exclut donc en quelque sorte les enfants du débat à propos de ce qu’est un bon livre.

Certains avis quant aux caractéristiques souhaitables en littérature pour les enfants sont associables à la scolarisation de l’enfant. Ces orientations prennent appui principalement sur le fait que l’enfant est en apprentissage de la lecture. Certes, lire des œuvres littéraires sollicite et développe les compétences en lecture. Mais ces œuvres sont-elles créées dans cette visée? Ce point de vue ne risque-t-il pas d’écarter des livres de grande valeur sur le plan littéraire au profit de livres plus conformes aux visées didactiques?

Le point de vue adopté par l’équipe de Sentiers littéraires pour enfants est celui de la qualité de l’objet livre sur le plan de sa création et sur le plan de l’expérience singulière que représente la lecture littéraire. L’enfant n’est pas considéré comme un apprenant de la lecture, mais comme un joyeux et insatiable consommateur de bonnes histoires, comme une personne qui aime vivre des émotions et des aventures par personnages interposés. Ainsi libérée de toutes contraintes pédagogiques, l’équipe analyse les œuvres sous l’angle de la qualité.

 

La qualité littéraire plus en détail

Selon François Ruy-Vidal (cité dans Delchef, 1998, para. 7), « on peut dire qu’un livre pour enfants est un bon livre quand il est un bon livre pour tout le monde. » L’équipe travaillant à la sélection Sentiers littéraires pour enfants adhère à ce postulat. Nous gardons à l’esprit qu’entre le livre et l’enfant, il y a l’adulte médiateur. L’œuvre doit toucher et émouvoir aussi l’adulte pour qu’un réel partage ait lieu, partage sur lequel repose le développement de l’appétence envers la littérature.

Par ailleurs, la qualité littéraire ne saurait se passer de la considération esthétique. Par essence, un texte littéraire joue avec la langue, cherche à produire des effets et opte pour des procédés précis pour y parvenir. C’est ainsi que le texte littéraire se distingue des textes courants. Ou encore, selon Marie Bonnafé (1994), la langue des récits est bien distincte de la langue des faits. L’écriture littéraire propose un registre langagier différent de l’oral, il expose le lecteur aux mots justes, aux expressions qui suscitent des images mentales. L’écriture littéraire ne se limite pas à la relation d’évènements. Elle confronte le lecteur à une langue audacieuse, une langue qu’il n’entend pas ailleurs, une langue claire, une langue qui expose les ressources linguistiques et les met à contribution pour susciter l’adhésion du lecteur.

Cette adhésion du lecteur est tributaire des émotions que la lecture littéraire suscite en lui. Il peut s’agir de résonnances familières autant que de découvertes, d’étrangetés, d’ouverture sur le monde, d’une rencontre avec l’Autre… Un texte fort et riche sur le plan de la langue, combiné à une histoire et à un univers bien construits sont des qualités fondamentales. D’autres considérations sont importantes :

  • l’intelligence dans l’écriture et dans l’architecture du récit,
  • le sens critique émergeant du thème et de son traitement,
  • l’éveil à la nouveauté,
  • la connaissance de soi et du monde,
  • un univers crédible,
  • l’universalité des questions soulevées par l’œuvre,
  • l’apport de l’œuvre à la culture littéraire de l’enfant.

En outre, il est impossible de ne pas mentionner, ne serait-ce que très brièvement, l’illustration. Cette dernière étant un langage en soi, elle est à évaluer avec sérieux et elle doit aussi être analysée. L’album, qu’on considère soit comme un genre soit comme une forme, a apporté une innovation majeure dans l’illustration destinée aux enfants. Cet objet original, cette « forme d’expression spécifique » comme le qualifie Sophie Van der Linden, offre quantité d’avenues aux lecteurs d’images rendant ainsi la littérature encore plus ludique, inattendue, signifiante et percutante. C’est pourquoi une conception soignée de la composition de l’illustration apparait primordiale. L’éducation à l’art, le développement des compétences à apprécier les différents styles et cette même diversité doivent guider l’analyse des illustrations, car ces critères sont prometteurs pour le plaisir des enfants.

 

En conclusion

En conclusion de cette brève réflexion sur ce que peut être un bon livre pour enfants, nous pouvons affirmer qu’en dépit de la difficulté à cerner ce qu’est la qualité littéraire, il existe certains éléments pouvant en faciliter la reconnaissance. Une œuvre de qualité nourrit et sollicite l’intelligence des enfants. Si un consensus sur cette affirmation est envisageable, il est possible d’admettre que la qualité littéraire s’accorde mal avec la facilité.

 

Références

Bonnafé, M. (1994). Les livres, c’est bon pour les bébés. Paris : Éditions Calmann Lévy.

Delchef, P. (1998). À propos d’une rétrospective. Les actes de lecture, no 62 (juin). Repéré à http://www.lecture.org/revues_livres/actes_lectures/AL/AL62/AL62P14.htmle

Van der Linden, S. (2007). Lire l’album (2e éd.). Le Puy-en Velay : Éditions L’atelier du poisson soluble.

 

ANNEXE 

Critères de sélection des œuvres et ouvrages

S_L_E

En ce qui concerne les œuvres de fiction, nous nous attardons aux considérations suivantes :

Texte

L’écriture est esthétique, elle dénote une maitrise de la langue qui sollicite l’imaginaire et l’intelligence du lecteur.

Le vocabulaire est riche, pertinent, bien dosé quant au recours à des mots plus rares.

Les procédés littéraires sont nombreux suscitant ainsi des images mentales à profusion ou permettant de maintenir l’adhésion du lecteur.

L’écriture permet d’apprécier les ressources de notre langue et d’en découvrir le pouvoir d’évocation : le lecteur voit les scènes.

Les dialogues sont naturels tout en évitant la trop grande familiarité.

L’humour dans les dialogues, les descriptions, le choix du vocabulaire – qui doit être fin – doit solliciter l’enfant.

 

Contenu

Le récit est prenant, le dénouement étonne.

L’exposition capte l’attention, questionne, donne envie de continuer.

Le thème est original, ou son traitement l’est.

Les personnages sont forts, bien campés, provoquent des réactions positives ou négatives de la part du lecteur.

Les stéréotypes sont à écarter.

Le lecteur fait des découvertes au fil de sa lecture, la prévisibilité n’est utilisée que de manière stylistique.

Le thème est significatif, il amène le lecteur plus loin dans sa compréhension de la vie, du monde et de lui-même.

Un brin d’audace, que ce soit pour le thème, l’intrigue ou les personnages, est recherché.

Le dénouement peut être ouvert, sans réponse unique selon l’âge auquel le récit s’adresse.

La narration doit être exempte de jugements moraux s’attardant surtout à susciter une réflexion;

L’universalité des thèmes, des problèmes et des enjeux au cœur des récits est un atout majeur.

Le symbolisme, les référents culturels, les marques d’intertextualité sont aussi des éléments riches à considérer.

Les récits classiques qui ont posé les bases de notre littérature actuelle sont aussi appréciés lorsque présentés de manière actualisée.

 

Illustrations

Tous les styles sont considérés. La variété des approches, des écoles, des techniques utilisées est un élément d’importance.

Les liens entre les illustrations et le texte dans les albums doivent interpeler d’une manière ou d’une autre les lecteurs.

Les illustrations strictement esthétiques qui n’apportent rien au contenu ni à la lecture sont aussi considérées, mais dans un second temps et surtout dans le contexte du genre et de la forme littéraires. (Par exemple dans un roman, généralement, les illustrations n’occupent pas une fonction prépondérante.)

Le soin et la méticulosité dans la réalisation des dessins, des peintures, doivent se remarquer.

La représentation des êtres humains et des animaux doit porter une intention si elle déroge largement de la réalité.

L’œil doit se plaire à explorer l’illustration. Celle-ci peut y parvenir de diverses manières. La facilité, la mièvrerie doivent être évitées.

 

Présentation matérielle

Elle doit être attrayante et solide, surtout en ce qui concerne la reliure.

Elle ne doit jamais se substituer au contenu. On évitera les aspects visuels tape-à-l’œil qui mobilisent l’attention du lecteur, et ce, au détriment du contenu.

 

En ce qui a trait aux ouvrages documentaires, les critères suivants sont considérés :

Les sujets sont près de la réalité des enfants et de leurs champs d’intérêt, mais leur présentation est nouvelle, différente. Les faits et informations qu’on y découvre doivent étonner ou être nouveaux. Donc, des sujets comme les animaux demeurent pertinents, mais l’ouvrage doit comporter des éléments actuels.

Des liens doivent être faits autant que possible entre les informations, les données et la vie du lecteur afin de faciliter à ce dernier l’assimilation du contenu et aussi de garder son intérêt.

Les illustrations doivent être rigoureuses sur le plan de la représentation et du détail. Leur fonction éducative doit être évidente.

Le dosage de l’information est un facteur important. L’équilibre doit prévaloir. Des textes surchargés peuvent décourager le lecteur. Évidemment, l’âge est à prendre en considération. Dans la présentation de la matière, on favorise des rappels sous diverses formes des informations essentielles.

On évite les textes dans lesquels des opinions peuvent être relevées. En particulier pour les sujets où l’éthique est en jeu (par exemple, la maladie mentale, l’immigration, la politique). Pour de tels sujets, le ton descriptif et l’énonciation de faits sont souhaitables.

Faire réfléchir, questionner, faire naitre des questions, interpeler l’intelligence, l’observation et la déduction et non pas seulement la mémoire sont quelques fonctions attendues des textes documentaires.

Crédit photo: Shutterstock

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