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La lecture aux tout-petits : pourquoi et comment ?

01/06/2016 10:06:16

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Il est bénéfique pour les enfants d’âge préscolaire de vivre des expériences de lecture partagée, c’est-à-dire des moments où un parent ou un éducateur leur fait la lecture. Êtes-vous d’accord? Il s’agit d’une croyance bien ancrée en éducation… et cette croyance est fondée! Mais que nous disent les faits scientifiques sur ce qu’apporte précisément la lecture partagée? Y a-t-il des contextes où elle est plus bénéfique? Y a-t-il des façons de la faire qui sont plus profitables que d’autres?

 

Les bienfaits de la lecture

En 2002, le National Institute for Literacy (NIFL), aux États-Unis, a mis sur pied un groupe de discussion, le National Early Litteracy Panel, afin de faire une synthèse de l’état de la recherche scientifique sur le développement des compétences en littératie des enfants de cinq ans et moins. Diverses rencontres ont eu lieu jusqu’en février 2006, puis un rapport très étoffé est paru en 2008 (NIFL, 2008). Ce rapport compte notamment une méta-analyse qui porte sur les effets de la lecture partagée sur les apprentissages des enfants d’âge préscolaire (Lonigan, Shanahan, & Cunningham, 2008). Les 19 études retenues pour l’analyse s’appuient toutes sur un devis expérimental ou quasi expérimental.

Il ressort de l’analyse que la lecture partagée a un effet modéré sur les habiletés de langage oral. Selon les auteurs, l’effet sur le vocabulaire semble plus important que celui sur les habiletés langagières de façon générale (par exemple la grammaire, la compréhension, etc., mesurées avec un même score), même si la différence n’est pas statistiquement significative. La lecture partagée a aussi un effet modéré sur la connaissance de l’écrit. Cette dernière inclut la connaissance des conventions (lire de gauche à droite en est un exemple) et des concepts liés à l’écrit (un livre a généralement un auteur, par exemple).

Les auteurs ne notent pas d’effets de la lecture partagée sur la conscience phonologique et la connaissance des lettres, deux aspects très liés à l’apprentissage de la lecture. Ils soulignent toutefois qu’il y a trop peu d’études sur le sujet pour conclure quoi que ce soit. Ils mentionnent également que le petit nombre d’études portant sur ces aspects spécifiques est surprenant dans un contexte où la lecture partagée suscite un intérêt considérable.

 

Est-ce que certains enfants bénéficient plus de la lecture partagée que d’autres ?

Les auteurs se sont penchés sur les caractéristiques des enfants qui pourraient influencer les effets de la lecture partagée. Ils n’ont pas trouvé d’effets significatifs en ce qui concerne :

  • l’âge (les tout-petits de 2 ans et les plus grands qui sont à la maternelle en bénéficient tout autant);

  • le statut à risque des enfants (les enfants à risque de présenter des difficultés liées à la littératie, par exemple parce qu’ils vivent en milieu défavorisé, bénéficient autant de la lecture partagée que les enfants qui ne sont pas à risque);

  • les lecteurs (la lecture apporte les mêmes bienfaits que ce soit les parents qui la font, l’éducateur ou l’enseignant, ou encore une combinaison des parents et de l’éducateur ou de l’enseignant).

Sur cette base, les auteurs concluent que la lecture partagée semble bénéfique pour un large éventail d’enfants.

 

Y a-t-il des façons de faire la lecture qui sont plus efficaces ?

On a beaucoup entendu parler dans les dernières années de la lecture partagée dialogique ou interactive. Lors de ce type de lecture partagée, l’adulte pose des questions et donne une rétroaction à l’enfant en répétant ou en allongeant ce qu’il dit, ou en donnant des modèles de réponse à ses questions. Les questions peuvent être factuelles ou porter sur des thèmes plus généraux comme le sujet du livre. D’un point de vue statistique, la lecture partagée dialogique n’apporte pas plus de bénéfices que la lecture « conventionnelle ». Les auteurs soulignent toutefois qu’une différence non significative sur le plan statistique ne signifie pas que l’interactivité ne doit pas être privilégiée.

Rezzonico et ses collègues (2015) apportent un éclairage sur ce point. La lecture partagée interactive s’inscrit dans le modèle socioconstructiviste ou interactionniste de l’acquisition du langage. Selon cette perspective, le langage se construit dans l’interaction, avec le modèle de l’adulte, qui est plus compétent que l’enfant et qui peut donc lui proposer des questions et des explications pour le faire progresser. Ainsi, l’adulte qui pose des questions à l’enfant pendant la lecture et qui lui laisse le temps de répondre l’aiderait nécessairement à construire son langage.

D’autres études, citées par Rezzonico et ses collègues (2015), supportent d’ailleurs l’efficacité de la lecture interactive partagée sur le développement langagier, qu’elle se fasse individuellement ou en groupe, et autant avec des enfants tout-venant que des enfants qui présentent des difficultés langagières.

 

Dans la pratique…

En somme, on peut conclure que la lecture partagée, peut-être encore plus la lecture partagée interactive, est utile pour aider les enfants de tout horizon et de tout âge à développer leur langage oral et leur connaissance de l’écrit avant l’école. Par contre, on ne peut pas conclure trop vite que lire à l’enfant l’aidera nécessairement à apprendre à lire, parce qu’on ne sait pas à quel point la lecture partagée aide à développer la connaissance de l’alphabet et la conscience phonologique, deux habiletés très liées à l’apprentissage de la lecture.

Comme la lecture partagée à elle seule pourrait ne pas suffire pour favoriser le développement des habiletés de base en littératie, tout intervenant qui travaille avec des enfants d’âge préscolaire gagne à diversifier les activités d’éveil à la lecture qu’il propose.

 

Références

NIFL (The National Institute for Literacy) (Éd.). (2008). Developing Early Litteracy. Report of the National Early Litteracy Panel. Jessup, MD: The National Institute for Literacy. Repéré à http://lincs.ed.gov/publications/pdf/NELPReport09.pdf

Lonigan, C. J., Shanahan, T., & Cunningham, A. (en collaboration avec The National Early Literacy Panel). (2008). Chapter 4: Impact of Shared-Reading Interventions on Young Children’s Early Literacy Skills. Dans The National Institute for Literacy (Éd.), Developing Early Litteracy. Report of the National Early Litteracy Panel (pp. 153-171). Jessup, MD: The National Institute for Literacy.

Rezzonico, S., Hipfner-Boucher, K., Milburn, T., Weitzman, E., Greenberg, J., Pelletier, J., & Girolametto, L. (2015). Improving Preschool Educator’s Interactive Shared Book Reading: Effects of Coaching in Professional Development. American Journal of Speech-Language Pathology, 24(4), 717-732.

Crédit photo: Shutterstock

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