Le vocabulaire disciplinaire au primaire - Partie 2 : Comment les élèves du 3e cycle du primaire lisent-ils le mot microscope?
Le lecteur utilise différentes stratégies pour identifier les mots écrits. Pour les mots nouveaux ou peu fréquents, il fait correspondre les graphèmes aux phonèmes (p. ex. tamanoir). Les mots fréquemment rencontrés sont mémorisés dans le lexique mental et reconnus rapidement de manière globale (p. ex. avec). En présence de mots polymorphémiques, c'est-à-dire de mots formés de plusieurs morphèmes (p. ex. insensible), le lecteur recourt à une habileté intermédiaire, entre le décodage et la reconnaissance globale. En effet, pour gagner en fluidité et faciliter la compréhension, le lecteur recourt aux unités de sens dans les mots, soit les morphèmes (Seymour, 1999, 2007). Ainsi, plutôt que de segmenter le mot insensible en graphèmes, le lecteur expert identifie le mot par unités de sens (p. ex. in- + sens + -ible). Cette habileté, appelée traitement morphographique, est utilisée de manière automatique et inconsciente par tout lecteur expert (Hruby et Goswami, 2011).
Le traitement morphographique reste peu étudié chez les élèves en apprentissage de la lecture. Étant donné la richesse morphologique des mots du vocabulaire disciplinaire rencontrés abondamment par les élèves du troisième cycle du primaire, on peut se demander comment les élèves lisent ces mots complexes formés de racines latines ou grecques (p. ex. microscope). Décomposent-ils ces mots en morphèmes lors de la lecture pour faciliter la compréhension?
Le traitement morphographique des mots formés de racines latines et grecques
Une récente étude révèle que les élèves du troisième cycle du primaire décomposent certains mots formés de racines latines et grecques lorsqu'ils lisent (Whissell-Turner, 2024). La fréquence des racines est un facteur qui influence cette décomposition. En effet, plus les racines des mots sont fréquentes (p. ex. micro et scope dans microscope comparativement à ambi et dextre dans ambidextre), plus celles-ci sont susceptibles d'être connues des élèves. Ainsi, les élèves décomposeront automatiquement les mots formés de racines fréquentes et connues (p. ex. microscope), ce qui leur permettra de lire mieux et plus rapidement les mots formés de ces racines.
De plus, lorsque des pseudomots formés de racines fréquentes sont présentés aux élèves (p. ex. *quintilingue), ils parviennent à formuler une hypothèse sur le sens de ce pseudomot (p. ex. « qui parle cinq langues ») (Whissell-Turner, 2024). Ce phénomène nous indique que les élèves décomposent ces mots lors de l'identification des mots écrits, mais aussi pour accéder au sens des mots. On peut donc supposer que les élèves appliqueraient la même stratégie pour déduire le sens de mots inconnus composés de morphèmes fréquents, y compris de racines latines ou grecques.
Comment entrainer le traitement morphographique des mots du vocabulaire disciplinaire formés par des racines latines et grecques?
L'enseignant qui désire soutenir le développement du traitement morphographique de ses élèves peut le faire en utilisant des mots du vocabulaire disciplinaire formés de racines latines et grecques fréquentes. Comme ces racines permettent de produire un grand nombre de mots, il pourra proposer aux élèves des listes de mots qui partagent les mêmes morphèmes afin qu'ils les lisent le plus rapidement possible, en grand groupe ou en dyade (voir le tableau 1). Lors de la sélection des mots, il faut porter une attention particulière à ne pas introduire d'intrus : le mot triste ne contient pas la racine tri qui signifie « trois »! Avec ses élèves, l'enseignant peut profiter de l'occasion pour observer les liens de sens entre les mots.
Tableau 1 Listes de mots qui partagent une même racine latine ou grecque
| Racines latines | Racines grecques | ||
| tri | vore | micro | graphe |
| tricycle triangle trimestre trilingue tricolore trilogie |
carnivore herbivore omnivore granivore frugivore insectivore |
microscope microonde microorganisme microphone microclimat micropuce |
orthographe photographe géographe paragraphe chorégraphe autographe |
En conclusion, les élèves du troisième cycle du primaire utilisent leur traitement morphographique pour lire des mots polymorphémiques, y compris ceux formés de racines latines et grecques. Cette habileté est particulièrement bénéfique pour les mots du vocabulaire disciplinaire formés de racines latines et grecques, puisque le lecteur accède plus facilement à leur sens. Les racines latines et grecques offrent des indices précieux sur la signification des mots (p. ex. micro veut dire « petit » et scope, « observer »). Comme le développement de ce traitement repose sur l'enrichissement des connaissances morphologiques des élèves et une exposition régulière aux mots polymorphémiques, un enseignement direct des racines latines et grecques est essentiel.
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Hruby, G. G. et Goswami, U. (2011). Neuroscience and reading: A review for reading education researchers. Reading Research Quarterly, 46(2), 156-172. https://doi.org/10.1598/RRQ.46.2.4
Seymour, P. H. K. (1999). Cognitive architecture of early reading. Dans I. Lundberg, F. E. Tønnessen et I. Austad (dir.), Dyslexia: Advances in Theory and Practice (pp. 59-73). Springer Netherlands.
Seymour, P. H. K. (2007). Continuity and discontinuity in the development of single-word reading: Theoretical speculations. Dans E. L. Grigorenko et A. J. Naples (dir.), Single-Word Reading. Behavioral and Biological Perspectives (pp. 1-24). Lawrence Erlbaum Associates.
Whissell-Turner, K. (2024). Le traitement morphographique des mots composés formés de racines latines et grecques chez des élèves du 3e cycle du primaire [Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal]. Archipel. https://archipel.uqam.ca/18234/