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Du décodage à l’automatisation de la lecture

06/03/2019 10:00:00

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Ce billet fait suite à celui intitulé «Quelles sont les premières étapes de l’apprentissage de la lecture?», qui résumait la première partie de la revue de Castles, Rastle et Nation (2018).

Devenir un lecteur expert

Comme nous l’avons vu dans le billet précédent, l’apprentissage du code alphabétique est une étape indispensable de l’enseignement de la lecture, car il permet à l’enfant de faire le lien entre des symboles visuels (les graphèmes) et leur forme sonore (les phonèmes). Cependant, pour devenir un bon lecteur, il ne suffit pas de savoir décoder. Un bon lecteur lit en effet de façon fluide, c’est-à-dire de façon précise (en décodant), mais aussi rapide et avec expression (p. ex., en appliquant les liaisons ou encore en adoptant le bon ton). Mais par quel processus l’enfant parvient-il à atteindre cette fluidité?

Avant d’apprendre à lire, un enfant a déjà de nombreuses connaissances. Il connait notamment la forme sonore et le sens de nombreux mots, qui constituent son vocabulaire. Apprendre à lire consiste alors à associer la forme sonore, le sens et la forme orthographique des mots. Grâce à cette association, chaque nouvelle forme orthographique mémorisée vient nourrir ce qu’on appelle le lexique orthographique, c’est-à-dire l'ensemble des mots qui peuvent être reconnus rapidement et sans effort. La construction graduelle de ce lexique orthographique permet à l’enfant d’automatiser sa lecture en se détachant du laborieux décodage pour aller vers une lecture de plus en plus «globale», donc fluide. 

Et comment l’enfant construit-il son lexique orthographique? Eh bien… en lisant! C’est par exposition, c’est-à-dire par l’action même de lire, que l’enfant automatise sa lecture. Savoir décoder efficacement l’amène dans un premier temps à pouvoir lire précisément la grande majorité des mots qu’il rencontre. Or, lorsqu’il lit un texte, il fait appel non seulement au décodage, mais aussi à ses connaissances sur le monde, à son vocabulaire et à ses connaissances morphosyntaxiques ou morphologiques pour s’assurer que ce qu’il lit a du sens. Et à force de décoder efficacement un mot dans différents contextes, il construit naturellement des liens de plus en plus serrés entre sa forme orthographique, son sens et sa forme sonore, augmentant ainsi la taille de son lexique orthographique.

On ne lit donc «globalement» que les mots qu’on connait, c’est-à-dire qu’on a rencontrés suffisamment de fois pour qu’ils puissent faire partie de notre lexique orthographique. C’est pour cette raison qu’un enfant peut lire rapidement et sans effort certains mots mais pas d’autres. C’est aussi pour cela qu’il est plus facile pour un enfant d’apprendre la forme orthographique d’un mot dont il connait déjà la forme sonore et le sens. Chaque enfant construit ainsi un lexique orthographique qui lui est propre, qui est le fruit de ses occasions d’exposition personnelles. Un enfant qui lit plusieurs livres sur les dinosaures, par exemple, développera un lexique orthographique autour de ce thème plus important qu’un autre qui, lui, se passionnerait pour les livres documentaires sur le hockey…

Il existe un lien très clair entre la quantité de lecture autonome faite par un enfant et la fluidité de sa lecture. À condition que son niveau de décodage le permette, un enfant qui vit des occasions de lecture fréquentes construit ainsi de façon autonome son lexique orthographique et améliore, par conséquent, la qualité de sa lecture. L’exposition à la lecture est donc considérée comme la clé de la transition entre le décodage et l’automatisation de la lecture. C’est pour cette raison que plusieurs auteurs qualifient cette étape de perfectionnement par exposition autonome de «mécanisme d’autoapprentissage».

Implications pédagogiques:

       L’erreur qui est parfois commise est de penser que, parce que l’objectif ultime de la lecture est de lire «globalement» les mots, il faudrait travailler leur mémorisation de façon globale, c’est-à-dire un par un, sous forme de mots-étiquettes. En fait, c’est par exposition (lecture autonome) plutôt que par apprentissage de listes de mots que la mémorisation des mots réguliers comme irréguliers s’opère.

       Enseigner la lecture ne peut se résumer à enseigner le décodage : pour automatiser sa lecture, l’enfant doit vivre des occasions fréquentes de lecture autonome de phrases et de textes.

       Plus un enfant lit, plus il rencontrera de mots qui ont des liens avec des mots qu’il connait déjà. C’est notamment le cas des mots morphologiquement complexes. Par exemple, si un enfant sait lire le mot fleur sans effort, cela l’aidera à lire le mot fleuriste, même s’il ne l’a jamais rencontré (et ce, d’autant plus s’il en connait déjà la forme sonore et le sens). Il s’appuie alors sur son lexique orthographique existant pour l’étendre. Un enseignement explicite des habiletés morphologiques dérivationnelles peut ainsi amener l’enfant à prendre conscience de la structure des mots et l’aider à augmenter son lexique orthographique en situation de lecture autonome.

       Motiver les enfants à lire et créer des occasions de lecture autonome constituent donc le pivot de l’automatisation de la lecture. Castles, Rastle et Nation (2018) suggèrent de:

        Rendre la lecture autonome le plus accessible possible (p. ex., en aménageant l’environnement des classes, en constituant une bibliothèque de livres accessibles sur le plan du décodage et du sens, mais aussi variés sur le plan des thèmes, et en mettant en place un système de prêt de livres pour la maison).

        Participer à construire une identité de lecteur qui dépasse le cadre scolaire, pour que les enfants n’associent pas la lecture à l’école ou seulement aux activités faites en classe, mais également au plaisir et au développement personnel. 

       Enfin, il est important de ne pas oublier que le désir de lire est directement lié au niveau de lecture. Il parait donc bien normal qu’un enfant qui décode avec difficulté aura moins de plaisir à lire qu’un enfant bon lecteur et, de fait, qu’il s’exposera moins de façon autonome à la lecture. Pour qu’un enfant puisse entrer dans le cercle de l’autoapprentissage (plus l’enfant lit, plus il s’améliore, plus il veut lire), il doit posséder en amont de solides habiletés de décodage (voir le billet précédent).

Référence

Castles, A., Rastle, K. et Nation, K. (2018). Ending the reading wars: Reading acquisition from novice to expert. Psychological Science in the Public Interest, 19(1), 5-51.

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